Octobre 2016 – Perché sur le dernier barreau de son échelle, Abed Hadj Ali cueille ses olives d’un geste rapide et machinal. Son regard est rivé sur une nouvelle tente blanche plantée tout près de son champ d’oliviers, situé à Jama’in, un petit village palestinien au sud-ouest de Naplouse. Elle appartient à un colon israélien qui cherche à s’approprier ce lopin de terre. Quelques jours plus tôt, armé d’un bâton, l’homme a rendu visite à la famille Ali. Il a menacé de tous les tuer.
Les agressions perpétrées par des colons israéliens se multiplient pendant la récolte des olives en Cisjordanie, activité économique cruciale pour 100.000 familles palestiniennes. L’an dernier, les Nations Unies en ont recensées 221 en Cisjordanie. Mais les violences commises par les colons restent difficiles à chiffrer. Rares sont les Palestiniens qui portent plainte, convaincus que justice ne sera jamais rendue. Pourtant, dans la zone C, contrôlée par Israël, les autorités ont la responsabilité d’assurer la sécurité des Palestiniens.

« La police israélienne ferme les yeux »
« Les colons attaquent des Palestiniens et commettent des crimes en toute impunité parce que la police israélienne ferme les yeux et n’applique pas la loi », dénonce Shay Davidovicth, responsable de l’ONG israélienne Rabbins pour les droits humains (Rabbis for Human Rights), présente sur place pour soutenir les Palestiniens pendant la récolte. « Nous avons eu très peur quand ce colon a proféré ces menaces, il était très violent. Nous avons eu de la chance qu’il n’en vienne pas aux coups. Nous avons réussi à calmer le jeu », raconte-t-il. L’an dernier, l’un des rabbins leaders de l’organisation a été roué de coups et a failli être poignardé par un colon.
Depuis la guerre des Six jours en 1967, 400.000 colons israéliens ont choisi de s’installer en Cisjordanie au coeur d’un territoire peuplé par 3 millions de Palestiniens. Chaque année, l’État hébreu continue de grignoter du territoire.
Shay Davidovitch est lui-même un ancien colon. Pendant la seconde Intifada au début des années 2000, il vivait dans la colonie voisine d’Ari’el, jugée illégale selon le droit international. Aujourd’hui, il milite activement pour faire respecter les droits des Palestiniens. « La situation est inacceptable. Nous avons observé une hausse du nombre d’attaques depuis deux semaines quoiqu’en disent les autorités israéliennes », martèle-t-il.

Des israéliens comme boucliers humains face aux colons
Tous les jours, des bénévoles quittent Jérusalem et Tel-Aviv à l’aube pour participer à la récolte des olives. Ces israéliens de gauche, opposés à l’occupation israélienne, jouent un rôle de bouclier humain. Loin d’être un simple jeu, ils servent concrètement à protéger les Palestiniens en cas d’attaques ou d’intimidation par des colons.
Navah Mosco se porte volontaire depuis 9 ans. Par sa présence, cette Israélo-Canadienne croit faire une différence. « Même si les colons nous perçoivent comme des traîtres, j’ai au moins le sentiment de les dissuader de commettre des agressions », explique la retraitée. Les mains remplies d’olives, un autre bénévole israélien, Orek Ravid, ajoute : « C’est la terre des Palestiniens ici, ils ont des droits ! L’occupation perpétrée par notre gouvernement est aussi une agression en soi. »
Rabbins pour les droits humains est une association fondée en 1988 et représente une centaine de rabbins ou d’étudiants en études rabbiniques. Ce mouvement reste toutefois marginal dans un pays gouverné par une coalition de droite fortement influencée par le lobby des colons israéliens.
« Je suis ici pour essayer de montrer un autre visage de la société israélienne », réitère Amy Yourman, une Israélo-Américaine arrivée en Israël il y a 20 ans. « Ces producteurs d’olives palestiniens se trouvent dans une situation injuste créée par notre propre gouvernement. J’essaie de corriger le tir, à ma façon », raconte-t-elle assise par terre en triant les olives avec trois Palestiniennes.
« Les olives, c’est toute notre vie »
Le dos courbé sous un arbre, une femme ramasse les dernières olives tombées au sol. Sous son voile carreauté et sa grande robe verte, cette Palestinienne confie avoir peur des colons israéliens, surtout pour ses enfants qui participent à la corvée annuelle. « Nous avons planté ces arbres et nous avons le droit d’en tirer tous les profits », confie-t-elle préférant taire son prénom.

La récolte des olives représente 80 pour cent des revenus de la famille Ali. « Les olives, c’est toute notre vie. Ça fait même partie de notre identité », souffle-t-elle en vidant son sceau dans un grand sac en jute. L’industrie des olives représente près du quart de la production agricole totale, selon le ministère palestinien de l’Agriculture.
Pourtant, les agriculteurs palestiniens doivent souvent franchir une série d’obstacles avant de pouvoir récolter les fruits de leurs oliviers. Le mur de séparation oblige certaines familles à parcourir des dizaines de kilomètres pour accéder à leurs terres. D’autres doivent même obtenir un permis de circulation pour se rendre dans leurs champs d’oliviers. Et il n’y a aucune garantie de l’obtenir.
11.000 oliviers vandalisés l’an dernier
En plus des agressions et des menaces, des colons israéliens pillent, brûlent et vandalisent les oliviers. L’an dernier, plus de 11.000 arbres ont été endommagés avant même le début de la récolte, selon OCHA, le bureau de coordination des affaires humanitaires des Nations Unies.
La famille Ali possède 1.400 oliviers dans une zone dite sensible. Ses champs à Jama’in se situent en contrebas de la colonie d’Ariel, qui compte environ 20.000 colons, et tout près de la petite colonie de Tapuach, où les tensions sont fréquentes. Les policiers israéliens assurent tout mettre en oeuvre pour permettre aux Palestiniens de circuler en toute sécurité pendant la récolte.

En attendant, il faut faire vite. La semaine dernière, un colon a dépouillé tout un arbre de ses olives. Abed Hadj Ali, le chef de famille, le voit comme un geste de défiance. « C’est injuste. Et on ne peut rien faire ! L’armée israélienne ne nous protège pas réellement. Israël nous cause toujours des problèmes », lance-t-il, résigné.
Sous un soleil de plomb, la corvée se poursuit dans le plus grand des silences. Palestiniens et israéliens se succèdent, une branche après l’autre. Seul le bruit d’une pluie d’olives, qui tombe sur les bâches déposées au sol, résonne dans ce champ d’oliviers.



